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Du matériel libre au matériel libéré

D 3 octobre 2010     H 13:38     A     Version imprimable de cet article Version imprimable


Texte écrit suite à une discussion au sein de La Fabrique du Libre et au projet openars,
Ce texte est le fruit d’une réflexion sur la structure ALIS44 et il s’applique parfaitement à SNALIS.

Du matériel libéré

Le projet d’Alis 44 et la philosophie du matériel libéré sont le fruit d’une rencontre entre deux personnes (Jean-François et Jean-Jacques Hamdani) et à travers elles, de trois dynamiques.

Jean-François Rolez est membre du collectif artistique Apo33 depuis 2000. Informaticien et bricoleur, il a initié le collectif aux logiciels libres, ainsi qu’à la philosophie du copyleft. La pratique artistique du collectif et sa relation à la technologie s’en est trouvée transformée. En effet, alors que traditionnellement l’usage artistique de la technologie consiste à faire du + avec du + (à faire de belles oeuvres avec des technologies hypersophistiquées), la démarche du collectif Apo33 consisterait plutôt à faire du + avec du – (à déplacer le propos de la création via les nouvelles technologies, à faire intervenir la technologie pour opérer des déplacements qui problématisent des situations et des économies – sociales, artistiques, technologiques...). L’accent est mis sur le processus et les potentialités de transformation du – en + : les transformations sur les plan symboliques et sociales sont mises à oeuvre à travers la manipulation de dispositifs bricolés, reconstruits, réappropriés.

En ce sens la démarche d’Apo33 s’inscrit dans la tradition non techniciste de la cyberculture, plutôt que dans la tradition de la technoculture (qui favorise l’aspect techniciste).

L’expérience d’Apo33 a conduit Jean-François Rolez à créer l’association la Fabrique du libre, beaucoup plus orientée sur la fabrication d’outils. La philosophie de la FdL réside dans l’acquisition de l’autonomie par la construction de ses propres moyens de production et d’expression : tant software que hardware. Ici se croisent la démarche de réappropriation des outils issue de la philosophie des logiciels libres et celle du bricolage. La FdL propose d’apprendre à construire son propre ordinateur à partir de pièces détachées (composants achetés ou récupérés), à partir de matériel vierge de toute prédisposition, non soumis aux lois du design industriel. Il propose une réappropriation du savoir technologique avec une ouverture sur une multiplicité de modes de réappropriation possibles, chaque fois adaptables aux désirs et besoins des individus.
Jean-Jacques Hamdani, de son côté, est issu des mouvements militants précaires. La fabrication d’outils informatiques devient pour lui un moyen de créer du lien social et d’acquérir de l’autonomie. Face à l’impératif politique de la connexion, sous peine de se retrouver du mauvais côté de la « fracture numérique », la question pratique qui se posent aux acteurs de ces mouvements et des milieux précaires auxquels il s’adressent est double : comment accéder à ces technologies sans avoir les moyens financiers de les acheter et comment créer un système de solidarité et de partage qui permette à ceux qui n’en ont pas les moyens d’accéder au savoir et à la maîtrise de ces outils.

A l’initiative du projet d’Alis 44 et de la philosophie du matériel libéré il y a donc au moins trois facteurs déterminants :

  • l’esprit du bricolage et une dé-fétichisation des outils informatiques (être en mesure de faire du + avec du - en déplaçant les enjeux).
  • la fabrication de ses propres outils.
  • la volonté de créer un réseau de solidarité : partager les connaissances et le matériel, impliquant la mise en place d’un processus de récupération du matériel technologique et des ateliers de transmission du savoir.

Au moment de la création d’Alis 44, il existait sur Nantes une autre structure qui procède à de la récupération de matériel informatique1. Cette entreprise se donnait pour objectif la « réinsertion sociale » en embauchant des précaires pour reconstruire des ordinateurs d’occasion puis les revendre. Or quelques temps plus tard, cette entreprise a dû cesser cette activité, face à la baisse des prix foudroyante du marché de l’informatique. Les ordinateurs d’occasion valent quasiment le même prix que des ordinateurs tous neufs fabriqués en Chine.

Devient alors manifeste la contradiction entre une logique de récupération et de recyclage des déchets et une logique de vente. Le processus de récupération appel à la mise en place d’une autre économie, non plus basée sur la vente mais le sur don.

La problématique écologique sous-tendue par la mise en place du processus de récupération des déchets technologiques va non seulement définir le positionnement éthique d’Alis 44, mais aussi servir de modèle à l’économie du don qu’elle cherche à initier.

Pour amorcer ce processus, Alis 44 s’appuie sur la directive européenne relative aux Déchets d’Equipements Electriques et Electroniques (DEEE DEEE Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques )2, qui impose notamment « la collecte des déchets d’équipements électriques et électroniques, le traitement systématique des composants dangereux, la valorisation de tous les DEEE DEEE Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques collectés avec une priorité donnée à la réutilisation et au recyclage »3.

Du matériel libre au matériel libéré

Quelle est la différence entre le matériel libre et le matériel libéré ?
L’idée de matériel libre est apparue depuis plusieurs années au sein du mouvement des logiciels libres.

La problématique du matériel qui supporte le logiciel est cruciale car elle est précisément la condition de possibilité matérielle de développement des logiciels libres. En effet, on voit aujourd’hui des entreprises productrices de hardware passant des contrats avec Microsoft qui vont obliger les usagers à utiliser des logiciels Microsoft pour faire fonctionner leur matériel (c’est la cas par exemple de nombreux driver d’imprimantes ou de webcam). La fabrication du matériel lui-même étant brevetée et maintenue secrète, ils se donnent le pouvoir d’obliger ou d’empêcher le choix d’un système d’exploitation plutôt qu’un autre. Le mouvement des logiciels libres défend pour le hardware, comme pour le logiciel, la liberté d’accès à l’information, condition de l’autonomie des usagers. Se pose ainsi la question du « matériel libre », d’un matériel qui ne soit plus soumis au brevet mais dont la formule de production soit libre et ouverte pour permettre à d’autres de produire et d’améliorer la même technique. La question du « matériel libre » porte donc, comme dans le cas des logiciels, sur la question de la connaissance libre, de l’accès à la recette de fabrication de l’outil.

Dans le cas de la revendication d’un « matériel libéré », l’accent est déplacé de la liberté dans la reproduction de la recette de fabrication à la liberté dans l’usage. La perspective du matériel libéré vient compléter celle du matériel libre mais en mettant l’accent sur la valeur d’usage de l’objet. En quoi consiste l’idée de « matériel libéré » ?

Voici la définition qu’Alis 44 donne du « matériel libéré » :

« Le matériel libéré est un matériel donné, libéré de sa charge monétaire, de son temps de vie. Ce matériel a été fabriqué, vendu et utilisé. Il n’est pas donné a quelqu’un comme un cadeau, témoignage d’une valeur affective, mais à tous, à travers son représentant symbolique. Il n’est pas jeté comme mort, comme un déchet, mais confié comme source de vie au collectif. De ce fait il n’est pas oublié comme un déchet mais tracé et repéré comme le nouveau support d’une activité. Le don rompt la chaîne, le cycle habituel du achetez, usez, jetez. Le don est un acte volontaire, c’est aussi une volonté qu’on appose à l’objet comme une licence de l’objet libre, c’est une charte éthique, elle concerne le ou les futures utilisateurs et les lie par l’usage.
Le matériel libéré ne peut être la propriété d’une nouvelle personne en tant que telle. Il peut être transformé, réutilisé mais il n’appartient toujours pas (ni les parties avec lesquelles il recompose une nouvelle chose) à quelqu’un, mais à tous. La passation de la charge, la responsabilité écologique qu’il représente se fait à travers la charte. L’usager est le responsable temporaire de la bonne fin écologique de l’objet.
Cela fait de l’objet un objet durable. »

Le déplacement de l’accent sur l’usage, permet de déployer une autre potentialité de la dynamique des logiciels libres : celle d’une économie du don.

Vers une économie du don

Le principe du matériel libéré consiste à libérer les objets de leur valeur marchande pour les réintroduire dans une économie de la valeur d’usage, une économie du don. Cette économie se distingue d’une logique de gratuité, celle-ci pouvant être vue comme la double face de la logique marchande, selon la binarité : échange bilatéral ou don unilatéral. L’économie du don, dans la perspective du « matériel libéré » ne rejette pas l’échange, bien au contraire, elle le reconsidère, elle définit d’autres critères de valeur que la valeur strictement monétaire.

Ce que la philosophie du « matériel libéré » reproche à la logique marchande c’est :

  • de réduire la valeur symbolique de l’échange par la traduction d’un objet en chiffres (en valeur numérique, en mesure). La charge symbolique et sociale de l’échange se voit annhiliée par la rationalité calculante.
  • la reconduction de la logique productiviste qui empêche la circulation des biens et leur réutilisation : la logique du acheter – utiliser – jeter.

L’économie du don ici proposée ne viserait pas donc à nier la valeur d’échange posée comme antithèse de la valeur d’usage, mais plutôt à reconsidérer et redéfinir une valeur d’échange qui prenne en compte la valeur d’usage. Quelle est la valeur de l’échange ? En quoi l’échange engage-t-il des valeurs qui dépassent la dimension calculable, mesurable ? L’économie du don telle qu’elle est envisagée par le matériel libéré cherche à déplacer les termes du régime d’équivalence.

Mauss ou encore Bourdieu ont montré comment dans certaines sociétés traditionnelles organisées autour d’une économie du don, celle-ci supposait une logique de l’échange. Le don n’est pas gratuit, il s’inscrit dans une dynamique d’échange qui repose sur des valeurs symboliques et sociales. Il ne s’agit pas d’idéaliser ces valeur symboliques et sociales qui peuvent parfois porter un charge de contrainte et de dépendance insoutenable4, il s’agit seulement de montrer en quoi le concept de valeur d’échange recouvre une réalité plus large que celle à laquelle il a été réduit dans les sociétés capitalistes.

Mais la différence entre l’économie du don traditionnelle et celle initiée par la perspective du libre consiste à rompre avec la logique binaire qui oppose un donateur et un récepteur. Dans l’économie du don du matériel libéré, le donateur n’attend pas un retour direct du récepteur. En cela, il y a apparence de gratuité. Or, au don lui-même s’adjoint la signature d’une charte qui engage le donateur et récepteur vis-à-vis d’un tiers : la communauté, entendue comme le reste des individus qui composent la société.
L’initiateur de la chaîne du don opère une première rupture par rapport au circuit marchand. L’objet a été acheté une fois. Le temps de travail du producteur a donc été rémunéré. Il est donc déchargé de sa valeur monétaire. Il peut laisser place aux autres valeurs qui composent l’échange : les valeurs symbolique et sociale.

Ainsi, pour Alis 44, il s’agit de démarcher auprès d’entreprises publiques pour qu’elles donnent le matériel informatique qu’elle envisagent de jeter. Alis signe une Charte avec les donateurs de matériel indiquant que celui-ci ne sera pas réinscrit dans une logique de marché.

Récupérations, passations et transformations

Commence alors la chaîne de l’économie du don. Le matériel informatique devient alors le support d’un échange de connaissances entre individus. Il passe d’un régime techniciste (où il n’est considéré que comme outil utilitaire) à un régime social (l’outil est le vecteur de constitution d’un foyer de relations sociales). Alis 44 propose alors des ateliers, s’adressant majoritairement aux plus défavorisés, au cours desquels il va transmettre le savoir sur les outils en même temps que donner les outils matériels.
Or cet outil ne consiste pas seulement dans un ordinateur qui devra se retransmettre tel quel de main en main. Ce qui est transmit c’est un outil bricolé à partir de divers composants, outil donc qui pourra être démonté puis rebricolé, recomposé, réagencé pour d’autres usages, d’autres envies. C’est ici que la perspective du don se démarque de la logique de vente : le don propose une ouverture dans les possibilités de réappropriation et non des outils prédéfinis. Le matériel transmis correspond alors à un objet qui peut avoir plusieurs avenirs, un objet adaptable et modifiable à chaque passation. L’économie du don ouvre une double possibilité : dériver un flux économique (récupérer du matériel déjà construit pour le décomposer ou pas) et initier un flux économique (en construisant de toutes pièces sont outils à partir de composants divers).

Celui qui vient participer aux ateliers d’Alis 44 repart avec de la connaissance et du matériel. Mais le don n’est pas gratuit, dans le sens où il ne serait que unilatéral. Il ne s’agit de faire oeuvre charitable, ni d’ « aider les pauvres ». Il s’agit de créer un nouveau type de relation entre les individus qui ne soit pas basé sur un stricte échange d’intérêts. C’est pourquoi Alis 44 demande au récepteur de signer une charte d’usage, contre la donation du matériel. Cette charte indique que le matériel reçu doit rester dans cette économie du don, qu’il ne doit pas être vendu et que le récepteur se voit missionné d’une responsabilité collective double : celle de transmettre le savoir acquit à d’autres personnes et celle de veiller à une possible réutilisation du matériel par d’autres. Le contre-don n’est donc pas un don renvoyer au donateur, mais la transmission d’un geste de don qui bénéficie à l’ensemble de la communauté.

Pourquoi une charte ?

Dans le mouvement des logiciels libres, le cadre qui rend possible l’échange et le don dans la perspective d’un bénéfice collectif est la licence GNU/GPL. Cette licence est un détournement du copyright.

La licence est ce qui à l’intérieur d’un cadre juridique déterminé, donne l’autorisation à l’usager d’utiliser la chose de telle ou telle manière. La licence constitue un dispositif juridique anonyme et générique, s’adressant à un public anonyme. Elle fait le lien entre un « auteur » et des usagers. Elle met l’usager en situation de respecter ou pas la loi posée par l’auteur, la parole d’autorité. La licence, appropriée dans le cas des logiciels ou de manière plus large dans le cas de tout ce qui relève de la connaissance, d’un savoir reproductible et démultipliable se disséminant d’un point à un autre, ne peut fonctionner dans le cas d’une économie du don dans la perspective du matériel libéré. En effet, la singularité de l’objet et de la relation sociale et humaine qui se tisse autour de cet objet singulier implique un engagement bilatéral. Il n’y a pas une source à partir de laquelle une multiplicité de copies pourront être disséminées. Il y a chaque fois un acte singulier d’échange engageant deux parties. La charte, comme cadre visant à établir des règles de vie communes, des accords de principes et de pratiques, ne peut fonctionner comme dispositif générique. Elle est liée à un lieu particulier et engage deux parties sur un accords de principes. En ce sens, la charte introduit dans le rapport de don et d’échange une dimension éthique qui oblige chaque partie l’un envers l’autre. Cette obligation réciproque ne se situe pas sur le plan du respect de la loi, mais sur le plan du respect de l’autre, c’est-à-dire sur le plan moral.

Le « bien commun » au fondement de cette économie du don n’est donc pas une conséquence mécanique d’un système d’échange (comme c’est le cas dans mouvement des logiciels libres : la GNU/GPL garantit de manière mécanique la production d’un bien commun, d’une richesse collective), mais forme l’horizon éthique qui donne sens au geste du don.

La perspective éthique du « matériel libéré » est double : à la dynamique de partage du savoir initié par le mouvement des logiciels libres, elle ajoute une prise en compte de la dimension écologique. A la fois une écologie environnementale (favoriser la réutilisation au recyclage7 de manière à diminuer le gaspillage et d’enrayer la logique productiviste) mais aussi sociale et mentale, parce qu’elle indique à chacun une possibilité d’invention dans la réappropriation de l’objet. L’économie du don est une économie « open source » parce que l’objet premier est envisagé comme une source de réutilisation potentielles multiples, une source qui peut, à chaque donation, générer de nouveaux potentiels d’usage. Contrairement à la logique du design qui vise à conditionner et à déterminer un usage prédéfinit des objets, l’économie du don propose de multiplier les possibilités d’usage, les réutilisations et réappropriations. C’est-à-dire aussi multiplier les interactions, échanges et solidarités. Chaque usage peut venir enrichir l’usage précédent, apporter une nouvelle idée, un nouveau regard, une nouvelle approche du monde.

Sophie Gosselin est chercheuse en philosophie membre du collectif APO33,
une 1er monture d’article de publication pour la revue « Terminal »

Fait à Nantes le 28/08/2007